La Suisse est une fois de plus rattrapée par le passé, tant ses dirigeants sont prêts à camoufler leurs erreurs ou les coups bas d’une real politique douteuse. Leur manie de se taire, loin d’être neutre, les rend complices des abominations de l’histoire. Pourquoi s’envelopper dans une chape de silence, quand même la vérité n’est pas toujours bonne à dire ? Tôt ou tard elle éclate. C’est le grand mérite du récent livre de Mme Anne Emery-Torracinta, Dans l’ombre du Génocide des Tutsi La Suisse et le Rwanda 1950-1994 (éd. Slatkine), de venir nous le rappeler.
Après avoir compilé les archives fédérales ouvertes depuis un an, ainsi que celles du CICR, l’auteure fait expressément mentir le Rapport Voyame publié en 1996, du nom du conseiller national PDC qui présida la commission gouvernementale éponyme d’experts, sur le rôle de la Coopération suisse au Développement au Rwanda (DDC) avant et pendant le génocide des Tutsi de 1994.
En effet, le politicien jurassien, en vrai pompier politique de la Démocratie Chrétienne - il fut aussi membre de la Commission Bergier sur les fonds en déshérence - signa par son Rapport un chef d’oeuvre de mensonges par omission. Ne fallait-il pas protéger le ministre de son parti très exposé dans cette histoire et d’autres ? Exemple : sur les cinq premiers conseillers à la présidence suisses auprès des gouvernements dictatoriaux rwandais, il n’y a rien à dire. Quatre lignes à peine leur sont consacrées et l’affaire est réglée. RAS : pas vu, pas pris. Une vraie morale de mafieux pour juger l’histoire. Pourtant August R. Lindt, conseiller suisse du Président rwandais en fonction avant, pendant et après le coup d’Etat de 1973, rien à dire vraiment ?
Mme Emery-Torracinta est largement revenue sur le rôle du sixième et dernier conseiller, le suisso-canadien Charles Jeanneret-Grosjean, onze ans en poste à la présidence du régime à parti unique du dictateur Habyarimana. Là, l’estocade est grave : complicité totale du bonhomme avec le dictateur, à 200 000 Fr. annuels aux frais de la Confédération.
Pourtant Mme Emery-Torracinta ne dit pas tout. C’est ce qui est regrettable dans sa démarche. Elle écarte des sources essentielles comme le journal fribourgeois L’Objectif qui, pendant plus de quinze ans a révélé, documents à l’appui, les compromissions de la DDC avec la dictature rwandaise et les soutiens suisses au régime dans l’Eglise catholique, l’université, l’administration fédérale, voire la complicité de nombreuses personnalités helvétiques dans la protection des partisans rwandais en Suisse du gouvernement génocidaire.
L’auteure, ancienne conseillère d’État socialiste à Genève, se tait bien souvent quand il s’agit de ses camarades de parti. Certes « il ne faut pas désespérer Billancourt », selon le mot prêté à Jean-Paul Sartre, comme on le disait des banlieues rouges. En effet, pourquoi n’a-t-elle pas interrogé Mme Ruth Dreifuss, ex-conseillère fédérale PS au pouvoir aux côtés de son collègue de parti, feu Otto Stich, pendant le génocide des Tutsi au Rwanda ? Le CV de Mme Dreifuss, 83 ans aux prunes, est explicite, puisque de 1972 à 1981, elle a été experte scientifique à la Direction du Développement et de la Coopération (DDC). Elle connaissait bien la politique de la maison révélée dans le livre de sa camarade et tout ce qui s’y passait, avant d’aller au gouvernement.
Son silence assourdissant sur ses prises de positions au Conseil fédéral sur le Rwanda mérite des Mémoires et vite. Bien bavarde sur l'actualité internationale récente, Ruth Dreifuss reste silencieuse sur les responsabilités de la Suisse au Rwanda jusqu'au génocide des Tutsi. À la lumière des archives désormais accessibles, cette omerta risque sérieusement d'écorner son aura.
Texte : Jean Musy
Technique : Cyril Cailliez |


Ruth Dreifuss, ex-Conseillère fédérale
socialiste (1993-2002)
et première
femme suisse
Présidente de la
Confédération (1998-1999)
Photo © Chatham House
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