(Inutile ici de donner des noms. Il ne s’agit pas de faire le procès de quiconque, mais d’analyser le choix d’une démarche, voire de la posture)
Ils ont lancé leurs dialogues socratiques sur l’actualité américaine (élections US et arrivée de Trump II au pouvoir, guerre en Iran, etc.), fruits de leurs expériences de correspondant aux Etats-Unis pour des médias suisses. L’idée de dialo-bloguer en duo publiquement, à bâtons rompus, sur l’actualité outre-atlantique avec des points de vue quelque peu différents, pas très divergents, plutôt complémentaires, est en soi divertissante dans la forme et souvent intéressante.
Ils y apportent surtout des informations de l’intérieur, soit de la culture américaine et de ses tenants, assez peu de la contre-culture et des mouvements sociaux, sauf ce qu’on en rapporte là-bas, quand les événements les commandent. C’est aussi le fait que le public des médias pour lesquels ils publient, en général, ne sont pas l’expression du progressisme en Suisse, plutôt celui de la pensée libérale économique. Il faut informer les bourgeois avides de savoir où le monde va - intérêts commandent - mais ne pas trop les effrayer, quitte à prendre quelque liberté dans le choix des acteurs retenus.
Bien évidemment, ils sont de bonne foi. Et les voilà même courageux et parfois audacieux, car la presse européenne ne rapporte pas vraiment ce qu’est la vie américaine dans ses travers et ses banalités, voire ses brutalités, sauf quand la protestation devient insupportable face au meurtre d’état, comme récemment à Minneapolis, avec ICE.
Ils nous offrent leur état d’âme, eux, journalistes - Ah, mon cher Socrate ! Oh, mon bon Phaedon ! - une mise en scène mise au point avec style pour personnaliser le dialogue avec le lecteur, quand il ne s’agit du spectateur - ah ! la tentation de l’image, quand on a vu Hollywood ! « Le show must go on ». Le narratif devient scénario. On s’échange des émotions et des éblouissements, voire des indignations très sélectives.
La vérité porte un nom
On décortique la politique US avec les sources bien connues, au top des ventes ou des citations lues dans la « presse de référence » des grands journaux américains qui s’en vont un après l’autre dans le giron ultra-conservateur. L’importante est de tout dire jusqu’au coïtus journalisticus interruptus. Attention ! Ne pas franchir la ligne rouge qui pourrait nous collisionner avec un quelconque engagement, signe de perdition de la crédibilité bourgeoise. Pourtant la vérité porte un nom.
Fascisme, nazisme, dictature, les définitions sont claires et documentées. Qu’il s’agisse de les appliquer aux Etats-Unis et particulièrement à la clique de dirigeants en poste, pour certains, élus, n’empêche pas de nommer comme il convient leurs actions, leurs modes de pensée et d’expression.
Leur trouver une rationalité, une idéologie est devenue une mode intellectuelle en Europe. Des chercheurs s’en emparent, prenant parfois les idéologues du trumpisme pour des penseurs, là il où n’y a souvent que des imposteurs. C’est qu’un dirigeant, qui plus est d’une grande puissance, ne peut être qu’intelligent et rationnel. Ce qu’il dit, sous-tend, devient discours à décrypter, y compris ses actes et décisions. Tout ce qui s’exprime de lui se révèle un mystère à déchiffrer. Sa part monstrueuse devient ainsi plus atténuée et fréquentable. Surtout quand les décideurs du monde entier doivent le rencontrer, discuter, voire négocier avec lui. On est entre « grands ».

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La parole du diable devient légitime et les calculs d’intérêts stratégie. Le choeur des anges chantent l’enfer. Les diablotins sont des lutins ludiques au langage impudique, où toute critique est vouée aux gémonies, le racisme et l’outrance familières. On ne trouble pas l’ordre du monde pour cela.
Reste qu’à un moment le tapis rouge est tâché par le sang versé toléré. Quelques gouttes sont vite enlevées, mais lorsque l’auréole grandit, on ne la cache plus. Maintenant la guerre est là. On marche désormais dans l’hémoglobine comme sur un passage obligé. Le sang colle aux talons et l’on en devient complice. Foin des chaussures vernies, voilà la boue rouge de la vérité qui vous scotche aux pieds.
C’est ainsi qu’est «monté» le nazisme, comme le fascisme, très « démocratiquement ». Jusqu’au point de non retour. C’est-à-dire sitôt toute opposition tue, voire définitivement éliminée. Les peuples ne sont pas innocents. En février dernier, les Archives nationales américaines ont mis en ligne la liste des 8,5 millions d’encartés du parti nazi (NSDAP) sur 69,3 millions d’habitants (chiffres de 1937). Le procès des médecins nazis de Nuremberg a révélé que la moitié au moins des membres de la profession avait adhéré au parti d’Hitler. Il y a des votes qui engagent et des responsabilités collectives qu’on n’efface pas.
La vérité forge les résistances
Que dire des massacres annoncés par Trump en Iran sur les objectifs civils au prétexte d’« à la guerre comme à la guerre » ? Là, notre duo de plume devient émotionnel et tout remué. Finies les analyses, voici le temps de l’émotion : « Je dois prendre du recul », « Je me mets au vert ». Le « conducator » américain devient un objet non analysable, mais épithétique. Cette fois-ci le show consiste à se montrer, faute de démontrer.
La vérité forge les résistances. Les journalistes ont le devoir de la dire par métier. Louvoyer sur les événements, tourner autour du sujet sans trop le définir, l’apprivoiser par l’étude qui ne va pas jamais qu’au bout de l’analyse, ne pas nommer tyran un autocrate, ni dictateur un névropathe, même de la télé-réalité, conduit inexorablement à l’anesthésie critique. A l’acquiescement tacite de toutes les horreurs à venir, comme un jeu d’images qui se succèdent les unes aux autres, désensibilisées de la conscience humaine et de nos responsabilités citoyennes.
Jean Musy
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