Régis Debray et Sylvain Tesson s’entreplument amicalement chez Gallimard / Equateurs, sous le titre « Le grimpeur et le grognard », paru en avril dernier. Dix-sept épîtres rédigées « dans le genre correspondance de Mme de Staline », comme nous l’écrit le moraliste de l’altitude dans la dédicace personnelle qu’il nous a adressée.
Ce sont deux vrais casse-cou. Le « grognard » a passé sa jeunesse de la rue d’Ulm aux prisons boliviennes, où il s’est fait casser la gueule et faillit être fusillé. Le « grimpeur » s’est fracassé dans l’ascension malheureuse d’un toit, dont il a la manie. Tous deux ont mûri leur « engagement » dans une convalescence aussi douloureuse que philosophique.
L’un choisit de marcher lors plutôt en solitaire, quand il ne roule pas audacieusement à vélo ou en side-car dans les grands espaces, lointains de préférence, à la façon de Rousseau : tout près de l’écritoire. L’autre, tiré de l’ombre carcérale, a fréquenté depuis les arcanes de la politique, sa « boîte à chagrins », pour s’en extraire et planer, plume en main, au-dessus du pouvoir, en drone de drame.
Du catch sur le tatami de la dialectique
Ces champions cathodiques, catégorie poids lourds, trente-deux ans de différence d’âge au compteur, catchent devant nous leurs différences sur le tatami de la dialectique. D’emblée le ton est donné : Tesson : « A vingt ans, vous vouliez attaquer le monde. Moi, le fuir. Vous, le changer. Moi, en jouir. Cela faisait de vous un militant, de moi, un aventurier ». Debray : « Vive le solitaire qui a de la compagnie. L’odeur de poudre ayant pris le large, la poudre d’escampette fait rêver, et on vous en sait gré ». Histoire contre géographie (Tesson, écrivain marcheur, est géographe de formation). Debray : « Les lendemains qui chantent ayant déchanté, nous restent les sommets pour nous enchanter ». Tesson : « Monter sur la montagne, faire la révolution, descendre, échouer. Dans les deux cas, on revient au point de départ. Le grimpeur et le révolté : conquérants de l’inutile ».
Cette correspondance stylée - merci les éditeurs - est un duel savoureux entre poids des mots et choc des egos, où les bretteurs ferraillent franchement, à fleurets littéraires mouchetés, respect oblige, dans une réflexion sur l’engagement et le sens de la vie. Véritable veillée d’armes avant la lutte finale fatale.
Jean Musy |

Régis Debray et Sylvain Tesson
® éditions Gallimard -
Francesca Mantovani

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